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Éditions du Canoë

Tout vaut la peine si l'âme n'est pas petite
Fernando Pessoa

editions du canoe Bamboo SongJulien Syrac

Déshumanité

Approche historique de l'an de disgrâce 2020

Sans doute faut-il être très jeune, très talentueux, très téméraire pour oser une analyse à chaud des mutations de la société dans laquelle nous vivons. Julien Syrac, qui s’était distingué en 2017 par un brillant premier roman, La Halle, se révèle à la hauteur du défi gargantuesque qu’il pose avec cette analyse très fouillée en forme de bilan, de généalogie critique de la Modernité. L’Histoire, nous dit-il, est une « guerre de religions », et le grand mensonge de la Modernité est de l’avoir occulté. Emportée par un culte messianique de son devenir historique, un « esprit romantique » a soufflé sur l’humanité, de Rousseau à Hegel, de Marx aux fascismes, de la passion nationale d’hier à la doxa ultralibérale d’aujourd’hui. Or cette foi prométhéenne dans l’Histoire est morte dans les charniers du XXe siècle. Il nous en reste une indicible nostalgie : notre « religion » du changement et sa passion du révisionnisme historique, dont il épingle les paradoxes romantiques à l’heure de l’inversion des valeurs et des idées, enfant bâtard de la révolution et d’un dogme libéral déchaîné.
À cet « esprit romantique », il oppose « le « réalisme », largement disparu auquel il rend hommage à travers quelques figures tutélaires, de Saint-Simon à Houellebecq, en passant par Flaubert et Philip Roth. Julien Syrac tente d’en revivifier l’esprit de démystification, contre la révolution anthropologique en cours, qui délie les êtres, fabrique du vide et le désoeuvrement programmé des hommes, instaure une distanciation sociale généralisée qu’illustre la « crise du Covid », détaillée en chronique critique et hilarante dans la deuxième partie du livre.

 

deshumanite
28,00 € each


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Une analyse lucide, brillante et passionnée, de notre Modernité libérale et libertaire, à la lumière du Covid."

par Eric Eliès

 

 Ce premier essai de Julien Syrac (pseudonyme d’un jeune écrivain d’une trentaine d’années, romancier, poète et traducteur), qui ambitionne ni plus ni moins que dresser le portrait de notre société contemporaine et de notre « déshumanité » dont la crise du covid (ridicule à tant d’égards mais aussi cruellement révélatrice) a dévoilé le nihilisme abyssal, est né d’une colère, chargée de dégoût, qui flamboie à travers l’analyse érudite et savante. Le résultat de cette colère, inspirante et prolifique, est un essai de 840 pages, à la composition singulière en deux parties d’égale longueur mais nettement distinctes, l’une s’interrogeant sur la Modernité occidentale, sur ses croyances, ses paradoxes et ses égarements, et dénouant la complexité de ses racines profondes (en remontant à l’opposition entre la lucidité réaliste de Pascal et la ferveur romantique de Rousseau), et l’autre d’une densité presque charnelle, riche d’anecdotes personnelles et d'instants vécus, et descriptive du parcours de l’auteur en l’an 2020, depuis un voyage en janvier à travers la Bosnie, où la terre et les hommes portent encore les stigmates de la dernière grande guerre européenne, jusqu’aux fêtes de fin d’année à Compiègne, en famille et en masque.


Même si l’essai est très rigoureusement construit et résulte à l’évidence d’un long travail de maturation intellectuelle, l’écriture, souvent véhémente et teintée d’ironie caustique, n’est pas celle de la thèse argumentée. Porté par une évidente volonté de dire au monde contemporain ses « quatre vérités », quitte à parfois lui cracher à la gueule, Julien Syrac se dévoile sans fausse pudeur, avec une sincérité presque indécente qui m’a fait songer à « L’âge d’homme », que Michel Leiris écrivit quand il entra dans la trentaine. L’écriture est engagée et alerte, fougueuse avec des accents d’oralité pleine d’une ironie féroce qui n’a pas peur d’invectiver des icônes idolâtrées (Deleuze, Bourdieu, Foucault, etc.) que l'auteur cherche visiblement à faire tomber de leur piédestal idéologique, mais cette vivacité, qui réserve quelques épisodes franchement désopilants (comme, vers la fin du livre, la galerie des maires italiens haranguant de manière très démonstrative leurs concitoyens en webcam pendant la première vague du Covid et abreuvant d’insultes ceux qui ne respectent pas la distanciation !) n’altère pas la profondeur de la réflexion. Au contraire, elle procure un grand plaisir de lecture, presque jubilatoire par moments, mais il sera malheureusement aisé, sur ces 840 pages, aux lecteurs souhaitant faire tort à l’ouvrage, de trouver des phrases ou des citations qui, sorties de leur contexte, suffiront à catégoriser leur auteur comme un « affreux réac » pour clore le débat que ce livre tente d’ouvrir en dressant le tableau critique des grandes idées de la Modernité, pour en montrer, sur les cinq derniers siècles, les évolutions et les orientations qui ont abouti à la société contemporaine.

Il n’est pas possible d’envisager de résumer en quelques lignes cet essai aussi volumineux qu’ambitieux, mais je vais tenter d’esquisser une synthèse des principales idées avancées par l’auteur, qui ne prétend d’ailleurs pas délivrer un message politique ou philosophique mais juste dresser un constat réaliste de la société moderne, à la lumière de la crise du Covid.

 

Pour lire la suite, voir :http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/61118 

 


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Déshumanité, de Julien Syrac

 

Lecture par Claire Fourier

 

Déshumanité, avant Réhumanité ? – J’émerge de la lecture de Déshumanité. Je dis bien : j’émerge. 840 pages. Le Canoë a décidé d’affronter les rapides ! ai-je pensé en découvrant ce pavé. Périlleux d’éditer ça. Mais Colette Lambrichs n’est jamais en reste pour la prise de risque.

Julien Syrac a écrit son livre, sous-titré Approche historique de l’an de disgrâce 2020, comme en apnée. On se dit qu’il n’a dû rien faire d’autre dans l’année écoulée car une telle somme en si peu de temps relève du tour de force.

C’est le road-movie d’un jeune homme très doué qui arpente le monde contemporain, en dénonce la bouffonnerie, la bouillie progressiste. Il commence par évoquer les journaux de confinement des dames qui avaient sur la place publique, tel un garde-champêtre, claironné leur projet. On devine qu’il s’est dit : c’est pauvre, tout ça, je vais faire mieux ! Et le voilà qui démarre à fond de train. Sans avoir lu les dames, je veux bien croire que notre damoiseau de trente ans fait mieux.

J’ai ouvert le livre d’abord inquiétée par l’épaisseur, 6 cm, puis entraînée par une écriture sans aspérités et les réflexions discontinues qui s’enchaînent avec aisance.

Julien Syrac a du souffle. Il a tiré la langue, mais rien de laborieux dans ses pages. Il attrape au vol – ou dans sa nasse – tout ce qui passe dans son champ de tir, en fait un pot-pourri.

Déshumanité n’est pas un journal, c’est un essai, une sorte de mortier dans lequel l’auteur, avec grand sérieux (il avoue n’être pas un pamphlétaire) manie son pilon, malaxe événements, thèmes, anecdotes – espérant en extraire un remède ?

C’est aussi le roman noir d’une époque ramassée alla fresca dans un flux, un entrelacs d’arabesques (le mot entrelacement revient, souvent sous la plume de l’auteur). Espace fragmentaire, fluctuant. Livre océanique.

Ça dépote !

Pris dans le maelström d’une sorte de Dictionnaire des idées reçues (ou consensuelles), l’auteur donc entremêle, tisse. Tout y passe. Goûts et dégoûts divers. Sociologie, mythologies, politique ; la Nation, qui transfigurait l’État et qui est déréalisée ; le rejet de l’Histoire après la passion pour l’Histoire ; le libéralisme, Bretton Woods (on s’étonne qu’un homme de cet âge l’ait si bien étudié), le « capital humain » ; les illusions des valeurs républicaines ; Compiègne, ville de l’auteur, emblématique pour lui de la société actuelle, autrement dit, de l’intégration et désintégration d’une manière de vivre qui nous fut chère ; la pax romana, la pax atomica ; la révolution sexuelle, le transgenre, le néo-féminisme ; la nostalgie de la révolution tout court, etc. Le covid (annus covidus) occupe la deuxième moitié de l’ouvrage.

L’essai se présente sous forme d’une multitude de petits chapitres combinés dans un puzzle.

Accumulant les citations, peut-être en guise d’étai, Julien Syrac se réfère aux auteurs à l’intersection desquels il pense se trouver : Pascal pour le pessimisme mâtiné de foi, Saint-Simon pour la fresque du mémorialiste et l’ « âme équatoriale, dilatée dans sa luxuriance, ravagée dans ses débordements » (disait Guyotat), Rousseau pour le romantisme plein de fraîcheur, Camus pour L’Étranger ce frère, Muray pour l’acuité du regard, l’ami Houellebecq pour la soumission reposante, Le Dantec pour l’insurrection permanente, Bourdieu si aveugle dans ses analyses, Denis de Rougemont lucide, Debord, on s’en doute, Balzac pour la force des valeurs patrimoniales et la nécessaire initiation, Philippe Roth pour ce même « royaume des pères », nécessaire repaire et repère, j’en passe. Parmi les pères, il y a Dieu, bien sûr. Or « comment croire en Dieu quand il y a des parkings ? » (J’ai envie de répondre qu’on a cru en Dieu en des périodes où il y avait pire que des parkings. Mais bon.)

Livre comme une voiture-balai (à trente ans !) qui ramasse les poussières d’une époque. Livre d’un auteur qui nous en jette plein les mirettes et qui, tout en récapitulant, semble nous lancer : je suis jeune et n’ai pas dit mon dernier mot. Pessimisme et optimisme.

Aurait-il pu faire plus court ? Il y a dans ce texte de cérébral un effet masse qui fait poids. Ces 840 pages truffées de références sont lourdes du poids de l’intellect ; il y manque peut-être l’affect qui émeut, allège, déporte, emporte, enchante ; il y manque les entrailles, le vécu (et pour cause).

Au cours de ma lecture, le titre d’un ouvrage sur la guerre d’Indochine m’est revenu en mémoire : Par le sang versé. Julien Syrac tient du rhéteur qui n’a pas encore versé son sang ; il verse de la matière grise, il verse du savoir – avec talent, dans un livre qui tient de la prouesse. La matière humaine viendra, avec le vécu ; l’humour salubre aussi. (Houellebecq, l’ami revendiqué, ne quitte, lui, pas des yeux le vécu, même pour s’en distancier ironiquement, mais c’est qu’il a plus d’expérience).

Se voulant réaliste, quoique pensant en néo-romantique un monde déréalisé, voici un mémorialiste et un moraliste d’un nouveau genre, habité par le besoin du Bien. Qui sait si la relève n’est assurée avec des jeunes gens de cette étoffe, portés par un « impressionnisme émotionnel », un souci d’ascension (si je puis dire) et qui, de ce fait, pourraient servir la cause d’une humanité qui pleure sur la déshumanisation et languit après des repères ?

Déshumanité m’apparaît ainsi comme l’essai composite, étonnant, d’un jeune homme très cultivé qui voyage dans l’époque en voyageant autour de sa chambre, y parle d’abord à ses pairs, les gens instruits. Le fort en thème aura un jour des chagrins d’amour, des soucis de tous ordres ; il mettra les mains dans le cambouis de la vie réelle, pas seulement dans les livres. Qui vivra verra.

Et qui sait s’il n’écrira alors Réhumanité ?

 

Julien Syrac. Déshumanité, Approche historique de l’an de disgrâce 2020, Ed. du Canoë, 2021, 840 pages, 28 euros.

 

 


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Interview du 31 août 2021 sur Radio Notre-Dame avec Julien Syrac et Arthur Lochmann, par Laurent Lemire

 

https://radionotredame.net/emissions/decryptage/31-08-2021/ 

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